Le problème de Runi étant d’ordre émotionnel face à la nourriture, il nous était impératif de travailler celle-ci avant toute chose, nous ne pouvions pas demander à un animal de donner sa cuisse gentiment pour recevoir une injection alors qu’il devient hystérique en voyant son repas. Nous avons tenté d’augmenter le nombre de récompense dans le temps, de mettre de plus gros morceaux de viande avec des os pour qu’il passe plus de temps à manger, et de clicker tout comportement de relâchement et de détente. Mais rien n’y faisait, Runi restait nerveux et violent à l’idée de manger.

Il faut aussi prendre en compte l’environnement et l’espèce de Runi, un Jaguarundi un peu plus haut qu’un chat et aussi long qu’un blaireau, un petit prédateur, vivant dans un enclos d’environ 8m². Proche de l’humain et manquant de stimulation, il lui arrive de faire des allers-retours de manière très répétitive le long du grillage et ainsi évacuer son manque d’activité, celui-ci apportant du stress et ce comportement lui permettant de palier à cette situation.

Nous avons donc insisté et finis par attendre le désintéressement complet de Runi. Cette solution amenant à un taux de frustration élevé, peut être dangereuse avec certains animaux qui explosent littéralement et peuvent finir par se faire mal. Nous avions sentis au préalable que ce n’était pas le cas de Runi. Nous vous avions déjà expliqué, dans l’un de nos précédents articles, comment c’était déroulé l’évolution des entraînements mais je tenais à vous faire partager mon ressentis du mieux que je pouvais :

En fin de matinée ou d’après-midi, nous entamions la dernière session du matin ou de la journée, celle de Runi car c’était l’entrainement le plus long. Lorsque nous arrivons face à lui, Runi est déjà dans tous ses états, il tente de passer sa tête à travers le grillage, puis la patte, il bave, je ressens son énergie, elle me percute violemment mais je m’installe tranquillement ne souhaitant pas accentuer son excitation par des mouvements rapides. Je m’assois, pique un morceau de viande et attends. J’attends le moment où il finira, son envie aussi forte soit-elle, par faire un comportement m’indiquant un désintéressement vis à vis de la nourriture. Au bout de 6 minutes, il s’assoit et regarde ailleurs ! Je click et nourri. Il prend la nourriture avec violence, grognant et miaulant farouchement. J’attends de nouveau et répète l’expérience 5-6 fois mais je sens aucun changement, voir même une augmentation d’excitation.

Soudain je me rends compte ce qui déclenche précisément cette réaction : le son du clicker !

Ce son si particulier, assez unique et toujours identique est un pont entre le comportement de l’animal et la récompense. Ceci nous permet de marquer précisément l’action pour laquelle il a été récompensé et à l’entendre Runi explose d’excitation car il sait qu’il va obtenir ce qu’il veut. Seulement je décide de le remettre dans ma poche et de n’utiliser aucun marqueur conditionné afin que la nourriture ne soit pas anticipée émotionnellement.

Malgré cela il continue. Son énergie m’envahit, mes muscles se tendent, ma mâchoire se serre, j’ai la même envie que lui, celle de crier, d’hurler contre ce monde, contre moi… Je ferme les yeux un instant, écoute chacun de ses mouvements, ressent chaque souffle sortant de ses narines, j’imagine le grillage inexistant, aucun rempart entre lui et moi. Nous sommes face à face, mais sa colère le rendant plus impressionnant, il se jette sur moi, cette action représentant ses pics de frustration.

J’ai, à ce moment précis, l’intuition que si je réponds, le Runi imaginaire deviendra plus fort et moi plus petit. Je tente alors de me détendre et d’éviter de rentrer dans son jeu, je respire et le laisse se jeter sur moi comme si j’étais son pire ennemi. Je l’évite une fois, deux fois, puis il finit par me retoucher. Son énergie me rendant nerveux de nouveaux je dois me calmer, éviter de répondre à ses attaques par les mêmes armes. Je dois l’entraîner avec moi, je l’évite et reste inébranlable, respirant tranquillement. Je vois alors ce gros Jaguarundi devenir plus petit, moins imposant finissant par retrouver sa taille réelle et diminuant ses attaques.

Dans la réalité Runi a mit beaucoup de temps à redescendre. Au début nous pouvions attendre jusqu’à 5 minutes un comportement positif sur son émotion, nous finissions par lui donner à manger sans avoir de marqueur pour son bon comportement. Au moment où j’écris ces lignes, lorsque nous nous approchons de son enclos il continue ses allers-retours le long du grillage mais une fois devant lui il se couche dans les secondes qui suivent dans sa cage de contention et prend la nourriture sans s’énerver. Nous avons donc poursuivi le travail en instaurant de la durée afin qu’il devienne encore plus calme, et ajouté une tige de bois pour le toucher sur les postérieurs. De nouveau ce stimuli lui annonce l’arrivée prochaine de la nourriture, nous devons donc l’utiliser avec parcimonie et varier les situations afin de rester imprévisible.

J’espère avoir pu vous retransmettre au mieux notre expérience et cela me tenait à cœur car ce fut une aventure des plus particulières. Dans un premier temps travailler avec son ressentis sans pour autant observer l’animal était très fort pour moi. De plus, ranger mon clicker était d’autant plus inhabituel, même si je l’utilise très peu avec mes chiens et ma clientèle et que je sais que nous pouvons travailler sans.

Peut-être devrions-nous penser à faire des conditionnements beaucoup moins forts auprès de nos animaux, même si l’apprentissage fera appelle à ces principes là.

Peut-être devrions nous aussi ne pas rentrer dans ces cercles sans fin : jalousie, colère, haine… qui nous freinent dans notre progression personnelle et freine celle des autres.